Aller au menu principal Aller au contenu principal

Tatouages – Que contiennent les encres et quel rôle jouent-elles dans le développement de cancers de la peau ?

Partager

Au cours des années 90, le tatouage est devenu un phénomène de mode. De nos jours, 15 % des Français-es sont tatoué-e-s, dont 25 % chez les moins de 30 ans. Cependant, cette pratique expose à un risque de réaction cutanée, pouvant être liée à la fois aux conditions de réalisation du tatouage et à la composition des pigments introduits dans le derme. Le développement de cancers cutanés constitue également une complication avérée bien que rare.

Afin de déterminer la nature et la localisation dans la peau des composés organiques et inorganiques présents dans les encres de tatouages, et d’étudier un lien éventuel avec la survenue de cancer, des analyses ont été effectuées par des chercheurs des Hôpitaux Rothschild, Tenon et Bichat-Claude Bernard (Sorbonne Université et Université Paris Descartes), de l'institut de Chimie Physique (Université Paris-Saclay) et de l'UMR 8235 (Sorbonne Université), en collaboration avec l’équipe de la ligne DIFFABS de SOLEIL.

Le tatouage constitue une pratique ancestrale qui était le plus souvent effectuée avec de l'encre de Chine ou des encres à base de charbon ou de suif sous forme d’un dessin décoratif et/ou symbolique permanent effectué sur la peau. En Polynésie (Îles Marquises et Nouvelle-Zélande) le tatouage marquait généralement l’appartenance à un rang social élevé. Sur le plan étymologique, ‘ta' signifie dessin  et ‘atua’ signifie « esprit, dieu ».
Depuis les années 90, le tatouage est devenu un phénomène de mode. Sa dimension esthétique et artistique s’est développée avec l’utilisation de pigments industriels dont les coloris sont innombrables.  Certains tatouages sont parfois considérés être de véritables œuvres d’art. De nos jours, 15 % des Français-es sont tatoué-e-s, dont 25 % chez les moins de 30 ans.

Le tatouage consiste à perforer l'épiderme à l'aide de fines aiguilles pour introduire dans le derme des pigments dessinant un motif devant demeurer à vie. Cette pratique expose à un risque de réaction cutanée aux pigments ainsi introduits, risque d’autant plus grand que les encres industrielles comportent de nombreux composés, notamment des hydrocarbures aromatiques polycycliques, des pigments azoïques, des métaux (titane chrome, fer, cobalt, nickel, cuivre), ainsi que divers ingrédients pour stabiliser les mélanges. Certains cancers cutanés sont suspectés de faire partie des pathologies induites par le tatouage, ils constituent une complication avérée qui reste rare. Or, leur prévalence pourrait augmenter en raison de l'augmentation du nombre de personnes tatouées.

Afin de comprendre l’origine de la survenue de ces tumeurs, il nécessaire de déterminer la nature des composés organiques et inorganiques présents dans les encres de tatouages. Pour ce faire, différentes techniques de caractérisation sont mises en oeuvre dont les expériences sur la ligne de lumière DiffAbs de SOLEIL.
Quinze biopsies ont été analysées, dont trois provenant de patients atteints de cancers cutanés sous forme de kératoacanthomes, les autres cas concernant des réactions cutanées allergiques sur tatouage. Dans l’ensemble des cas, l’analyse par microfluorescence X a permis de déterminer la présence et la distribution de métaux, tels que le titane, le fer et le zinc. La possibilité d’effectuer des mesures à l’échelle cellulaire a permis, dans l’un des cas étudiés, de localiser le titane au voisinage immédiat de la tumeur cutanée, suggérant un potentiel lien de cause à effet.

Figure 1 : Microscopie optique et corrélation avec la spectroscopie de fluorescence X (XRF) d'un cas de cancer de la peau : microscopie optique, montrant principalement de l'encre noire dans le derme superficiel et profond, avec un peu d'encre rose, dispersée et moins visible, entourant la masse tumorale: a) coloration à l’Hématoxyline – éosine – safran HES (x 400) b) Coloration au HES (x 25). Une carte de fluorescence aux rayons X a été acquise à 10keV en utilisant des pas de 10 µm et un temps d'acquisition rapide (80 ms). Les principaux éléments observés sont c) Ca, d) Fe e) Ti et f) Zn et (g) Cu. La taille du bloc de tissu inclus dans la paraffine analysé est de 6 x 4,4 mm.

Par spectrométrie Raman, la présence d’un composé organique - le Pigment Red 170 (PR170) ou rouge naphtol - a pu être identifiée sur les biopsies des trois patients atteints de cancer. Cette corrélation soulève la question de la cancérogénicité de ce pigment et donc de son rôle dans le développement de kératoacanthomes. Largement utilisé dans des peintures automobiles, le pigment rouge PR170 est une substance dont la dégradation peut entrainer la formation d’une amine aromatique dont les propriétés carcinogènes sont établies.1,2 Cependant, le PR170 est absent de la liste des pigments de tatouage carcinogènes établi par le Conseil européen.

Figure 2 : Spectroscopie Raman a) Micrographies optiques de trois cas de cancer de la peau à deux grossissements différents (10X et 100X) révélant la présence d'amas de pigments rouges de taille micronique. Sur le patient 1, noter l'aspect hétérogène et plus léger du pigment rouge, suggérant la présence de nanoparticules de TiO2. b) Spectres Raman correspondants (longueur d'onde d'excitation λexc = 785 nm, objectif 100X, ouverture numérique = 0,9). Les spectres sont présentés tels que collectés (pas de correction du bruit de fond de luminescence). Des spectres de référence sont également donnés à titre de comparaison : échantillon de colorant PR170 (Kremer) collecté à λexc = 785 nm et rutile (TiO2) téléchargé à partir de la base de données RRUFF (ID R110109, 780 nm).

Ces travaux soulignent le risque carcinogène potentiel des encres de tatouage et invitent à une régulation mondiale plus rigoureuse des composés organiques et inorganiques présents dans les encres. De futures analyses menées sur d’autres biopsies de cancers développés sur tatouage pourraient permettre d’étayer le lien possible entre la présence de pigments pouvant engendrer la formation d’amine aromatique et le développement de cancers cutanés.

1.    Schreiver I, Hutzler C, Andree S, Laux P, Luch A. Identification and hazard prediction of tattoo pigments by means of pyrolysis—gas chromatography/mass spectrometry. Arch Toxicol. 2016; 90: 1639‑1650.

2.    Ward E, Carpenter A, Markowitz S, Roberts D, Halperin W. Excess Number of Bladder Cancers in Workers Exposed to Ortho-Toluidine and Aniline. J Natl Cancer Inst. 1991; 83: 501‑506.