Matériaux et propriétés quantiques - Un nouvel éclairage sur l’effet Hall anomal quantique fractionnaire

Des chercheurs de l’Université Tsinghua (Pékin) et leurs collaborateurs ont utilisé la technique NanoARPES sur la ligne de lumière ANTARES de SOLEIL afin de révéler comment un motif de moiré dans le graphène rhomboédrique transforme fondamentalement son comportement électronique.
Leurs résultats apportent des éléments clés pour comprendre les mécanismes microscopiques à l’origine de l’effet Hall anomal quantique fractionnaire.

Lorsque deux matériaux ultraminces, comme le graphène (une monocouche d’atomes de carbone assemblés en nid d’abeille), sont empilés avec un faible angle de rotation, ils forment un motif de « moiré » (figure 1) à grande échelle, capable de modifier profondément leurs propriétés électroniques. 

 

illustration moiré
Figure 1 : Exemple de superréseau de moiré, dû à une interférence spatiale créée lorsque des motifs périodiques se superposent avec un angle. (b) Représentation schématique d'un graphène rhomboédrique à cinq couches (R5G, en rouge) aligné avec un substrat de nitrure de bore (BN, en bleu).


Ces dernières années, de tels superréseaux de moiré sont devenus des objets privilégiés pour la découverte de nouveaux phénomènes quantiques. Un exemple marquant est l’effet Hall anomal quantique fractionnaire* (FQAHE), observé dans des superréseaux de graphène rhomboédrique (figure 1b). 

Une question fondamentale demeure toutefois : bien que le motif de moiré n’existe qu’à l’interface des différentes couches de graphène empilées, le FQAHE émerge souvent dans des couches de graphène éloignées de cette interface. Comment une modulation confinée à l’échelle nanométrique d’une seule couche peut-elle influencer des électrons situés plusieurs couches plus loin ?

Pour répondre à cette question, l’équipe de Shuyun Zhou à l’Université Tsinghua, en collaboration avec des chercheurs de l’Université Jiao Tong de Shanghai et de l’Université de Pékin, a étudié une hétérostructure composée de cinq couches de graphène rhomboédrique et de nitrure de bore, un système dans lequel le FQAHE a déjà été observé. Leur objectif était de visualiser directement comment le potentiel de moiré modifie la structure électronique à travers l’ensemble des cinq couches. 

En collaboration avec le Dr Pavel Dudin et le Dr José Avila sur la ligne de lumière ANTARES, les chercheurs ont eu recours à la nanoARPES (ARPES : spectroscopie de photoélectrons résolue en angle), une technique permettant de cartographier les relations énergie-impulsion des électrons avec une résolution spatiale submicronique. Ce niveau de précision était indispensable, les échantillons ne mesurant que quelques micromètres, bien en-deçà des capacités de l’ARPES conventionnelle (figure 2).
 

ARPES, bandes plates
Figure 2 : Bandes plates, amplifiées par le moiré dans le graphène rhomboédrique, révélées par NanoARPES.


Les mesures ont mis en évidence deux résultats majeurs. D’une part, les chercheurs ont observé directement des bandes électroniques plates* topologiques, dans lesquelles les électrons se déplacent avec une vitesse extrêmement faible et présentent de fortes interactions, apportant ainsi une preuve expérimentale longtemps recherchée dans ce système.

D’autre part, ils ont observé des bandes de moiré clairement définies non seulement à l’interface de moiré, mais également dans des couches de graphène éloignées de celle-ci, ainsi qu’une bande plate topologique fortement amplifiée par le potentiel de moiré (figure 3).
 

structure électronique - nanoARPES
Figure 3 : Structure électronique montrant la bande plate amplifiée par moiré dans un superréseau de moiré rhomboédrique de graphène/nitrure de bore.


Ces résultats démontrent que le potentiel de moiré exerce une influence à longue portée inattendue, modifiant les états électroniques bien au-delà de l’interface où le motif de moiré se forme. Pour interpréter ce comportement, des simulations théoriques montrent que le fort couplage inter-couches permet aux modulations induites par le moiré, tant de charge que d’états électroniques, de se propager à travers l’ensemble de l’empilement. 

Ce mécanisme fournit une explication possible à l’apparition du FQAHE loin de l’interface et apporte des éléments essentiels pour répondre à une question ouverte importante dans ce domaine de recherche.

 

* Effet Hall anomal quantique fractionnaire (FQAHE)

L'effet Hall quantique fractionnaire (FQHE) est un important phénomène quantique découvert il y a plusieurs décennies dans des systèmes électroniques bidimensionnels ultra-propres, à des températures extrêmement basses et dans des champs magnétiques puissants. Dans ces conditions, les électrons ne se comportent plus comme des particules indépendantes, mais forment plutôt un fluide quantique fortement corrélé. Leur mouvement collectif produit des niveaux fractionnaires quantifiés dans la résistance de Hall. Ce comportement est remarquable car les électrons individuels transportent une charge indivisible ; pourtant, dans cet état collectif ils se comportent comme des quasi-particules avec une charge électrique fractionnaire.

L’étude présentée ici examine une version exotique de cet effet Hall quantique fractionnaire appelé effet Hall quantique fractionnaire anomal (FQAHE). Le terme « anomal » indique que l'effet apparaît sans aucun champ magnétique externe. Cela est possible dans des matériaux spécialement conçus où le mouvement des électrons et la géométrie des niveaux d'énergie électroniques imitent l'influence d'un champ magnétique, créant essentiellement des effets quantiques à partir de la structure du matériau. Dans cette configuration, une bande plate topologique (électrons qui partagent le même niveau d'énergie et se comportent collectivement) existe et est amplifiée par le potentiel moiré dans le graphène rhomboédrique à cinq couches alignées sur du nitrure de bore hexagonal (hétérostructure R5G/BN).